De l'espace aux abysses : le pari stratégique de KarmanUne seule entreprise peut-elle vraiment maîtriser à la fois l'espace lointain et les profondeurs océaniques ?
Karman Space & Defense (NYSE : KRMN) a annoncé l'acquisition de Seemann Composites et de Materials Sciences LLC pour 220 millions de dollars, marquant un pivot stratégique d'une focalisation purement aérospatiale vers une domination de la défense maritime. L'opération, structurée avec 210 millions de dollars en numéraire et 10 millions de dollars en actions, positionne Karman comme un fournisseur verticalement intégré capable de livrer des solutions de survivabilité allant des coques de sous-marins aux missiles hypersoniques. Cette transaction répond directement à la priorité la plus critique du Département de la Défense des États-Unis : renforcer la base industrielle sous-marine dans un contexte de tensions croissantes dans la région indo-pacifique avec la Chine.
La valeur stratégique de l'acquisition réside dans ses technologies propriétaires, qui répondent à des défis militaires aigus. Le procédé de fabrication SCRIMP de Seemann permet la production de structures composites massives et acoustiquement invisibles, essentielles pour pénétrer les zones de déni d'accès/interdiction de zone (A2/AD) de la Chine. Les métamatériaux acoustiques de l'entreprise absorbent les fréquences sonar plutôt que de les réfléchir, offrant des capacités de furtivité critiques pour les opérations de sous-marins et de véhicules sous-marins sans pilote. Grâce à son exposition à des programmes pluriannuels, notamment les sous-marins lanceurs d'engins de classe Columbia et les navires d'attaque de classe Virginia, Karman sécurise des flux de revenus prévisibles et isolés de la volatilité typique du budget de la défense.
Sur le plan financier, l'acquisition devrait avoir un effet relutif immédiat sur le chiffre d'affaires, l'EBITDA et le bénéfice par action (BPA), avec une clôture prévue au premier trimestre de l'exercice 2026. Karman a déclaré un chiffre d'affaires de 345,3 millions de dollars pour l'exercice 2024 (en hausse de 23 % sur un an) avec un solide carnet de commandes financé de 758,2 millions de dollars. Cependant, les analystes ont signalé des inquiétudes concernant les revenus non facturés dépassant 43 % des revenus déclarés et un ratio dette/capitaux propres de 1,31 suite à l'extension récente du prêt à terme B à 505 millions de dollars. La stratégie d'intégration verticale contrôlant les matières premières (MG Resins), l'ingénierie (MSC) et la fabrication (Seemann) permet de capter des marges à trois niveaux distincts tout en éliminant les dépendances de la chaîne d'approvisionnement qui affectent les entrepreneurs de la défense.
La convergence de la protection thermique de qualité spatiale et des composites structurels de qualité marine crée un fossé technologique unique. Les matériaux ablatifs haute température existants de Karman pour les applications hypersoniques partagent une chimie fondamentale avec les composites résistants à la pression des grands fonds. Les capacités des capteurs à fibre optique intégrés transforment les structures passives en « peaux intelligentes » actives qui alimentent des diagnostics en temps réel dans les systèmes de commandement naval, s'alignant parfaitement avec l'initiative de guerre numérique Project Overmatch de la Marine.
Stealthtechnology
Le pari défense de Boeing est-il le nouvel arsenal US ?La récente hausse du cours de Boeing provient d’un virage stratégique fondamental vers les contrats de défense, porté par l’aggravation des tensions sécuritaires mondiales. L’entreprise a remporté de grands succès, notamment le contrat de plus de 20 milliards de dollars pour le chasseur F-47 Next Generation Air Dominance (NGAD) et un accord de 4,7 milliards pour fournir des hélicoptères AH-64E Apache à la Pologne, à l’Égypte et au Koweït. Ces contrats placent Boeing au cœur des efforts de modernisation militaire américaine visant à contrer l’expansion rapide par la Chine de chasseurs furtifs comme le J-20, dont le rythme de production rivalise désormais avec celui des avions de cinquième génération américains.
Le programme F-47 représente la rédemption de Boeing après avoir perdu il y a vingt ans le concours Joint Strike Fighter. Via sa division Phantom Works, Boeing a développé et testé en vol des prototypes grandeur nature en secret, validant les conceptions grâce à des méthodes d’ingénierie numérique qui ont considérablement accéléré les délais. L’appareil dispose d’une technologie furtive large bande avancée et servira de nœud de commandement contrôlant des drones autonomes au combat, modifiant fondamentalement la doctrine de la guerre aérienne. Par ailleurs, l’hélicoptère Apache modernisé a retrouvé une pertinence nouvelle dans la stratégie de défense du flanc est de l’OTAN et les opérations anti-drones, sécurisant les lignes de production jusqu’en 2032.
Des risques d’exécution demeurent cependant. Le programme du ravitailleur KC-46 continue de rencontrer des difficultés techniques avec son Remote Vision System, désormais repoussé à 2027. Les moteurs à cycle variable avancés du F-47 accusent deux ans de retard en raison de contraintes d’approvisionnement. L’espionnage industriel, y compris des cas de vente de secrets à la Chine, menace les avantages technologiques. Malgré ces défis, le portefeuille défense de Boeing offre des flux de revenus contracycliques qui protègent contre la volatilité de l’aviation commerciale, créant une stabilité financière à long terme alors que le réarmement mondial entre dans ce que les analystes décrivent comme un « super-cycle » durable alimenté par la compétition entre grandes puissances.

